Silent Hill conduit le joueur dans un labyrinthe introspectif où la dimension imaginaire prévaut. Les pérégrinations des protagonistes dans la silencieuse cité ne sont pas contingentes, elles font office de parcours initiatique vers la véritable assomption du personnage, sa renaissance. La dimension onirique est particulièrement présente dans les différents épisodes, ne serait-ce qu'au travers de l'utilisation du filtre granuleux qui salit l'image et qui ressemble à une technique de peinture impressionniste. En cela le flou et ses contours incertains attribuent à l'image cet aspect surréaliste et ambigu qu'on retrouve dans le rêve, comme si on observait au travers d'une lentille détériorée. Le brouillard omniprésent, marque de fabrique des différents opus, renforce par ailleurs cette idée de flou qui censure et en contrepartie dévoile ses secrets au-fur-et à mesure, comme un lever de rideau sur le théâtre de la psyché. D'une certaine manière, ce brouillard serait un résidu d'instance surmoïque interdisant l'accès à l'expression des désirs humains, et l'atmosphère onirique viendrait rendre compte de la faiblesse de celui-ci, de l'abaissement des défenses. Opaque certes, mais pas imperméable. Délétère...

Brouillard

Si silent Hill constitue la matérialisation imaginaire et symbolique du psychisme, certains évènements attestent d'une plongée au fin fond de celui-ci. On retrouve notamment les fameux trous dans les murs de Silent Hill 4.

The hole

Cet épisode est d'ailleurs particulièrement révélateur d'un tel postulat, car il met en scène une forme d'angoisse particulière, celle liée au fait de se sentir étranger chez soi. Le véritable "silent hill" dans cet opus s'établit dans l'appartement clos de Henry, appartement qui pourrait aisément être apparenté à une instance psychique. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les imposantes chaînes qui condamnent les lieux sont à l'intérieur de ceux-ci et non à l'extérieur. Comme le seul personnage présent dans l'appartement n'est autre que le héros et propriétaire de celui-ci (a priori), le joueur en vient spontanément à penser, mais non sans une certaine hésitation, que l'homme qu'il dirige est le seul responsable de son enfermement.

The door

Le trou béant et la porte condamnée sont autant de symboles qui attestent de cette problématique psychologique et qui appartiennent par ailleurs au champ lexical du "passage". Silent Hill met en scène différentes formes de passage, c'est en cela qu'il pourrait être considéré comme "initiatique". La porte d'un appartement constitue le passage "normal" entre celui-ci et le monde extérieur, entre la sphère intime et la sphère sociétale. Son passage se fait de manière naturelle et sans conséquence apparente, mais l'objet constitue à lui seul une frontière radicale entre deux mondes. Le fait qu'il soit condamné impose au héros de devoir rester à l'intérieur, de se replier sur son univers personnelle. En cela, Silent Hill 4 est une métaphore de la psychose. La position schizophrénique empruntée symboliquement par le personnage, son repli sur soi et en parallèle le déni de la réalité (mise en place de chaînes, de défenses internes) va générer un nouvel échappatoire, une nouvelle réalité. Réalité par laquelle il aura accès via un autre passage plus intriguant : Un trou circulaire dans le mur, qui conduit à un monde où des phénomènes mystérieux se produisent. Ce monde pourrait alors être la manifestation d'un délire caractéristique de ce type de repli shizoïde, ce qui expliquerait l'émergence de créatures infâmes à la morphologie typique, marquées d'un symbolisme saisissant. En sus des portes de passage se trouve tout un réseau de tunnels étriqués qui marquent la jonction entre les deux mondes. Ils ont pour ainsi dire la particularité de renforcer le contraste entre les deux, d'affirmer une forme de renaissance. La métaphore de l'accouchement n'est en effet pas ici anodine...Des enchevêtrements de chemins, de voies de métro, de tunnels infinis, d'escalators sans fin... sont autant de passages a priori inutiles et qui pourtant redorent l'image de marque de la saga de par leur justesse. A noter également la succession de trous dans le sol par lesquels passent Harry (SH2), jusqu'au plus profond de la ville, au plus profond de lui même et de la vérité longtemps niée...

Tunnel SH4

D'autres éléments notoires viennent conforter cette idée d'un symbolisme du rêve. En général les personnages émergent d'appoint dans la dimension silent hill, il se "réveillent" dedans, au propre ou au figuré. Harry Mason (Silent Hill 1) par exemple se réveille affolé dans le bar de Silent Hill :

Harry

James Sunderland lui (Silent Hill 2), se contemple dans une vitre des toilettes publiques aux abords de Silent Hill, comme s'il cherchait à s'assurer qu'il ne rêve pas et qu'il est bien confronté à son reflet. Cette image, la plus connue concernant le 2ème opus, traduit par ailleurs l'ambivalence du Je dont fait l'objet James tout au long de l'histoire.

James

Le 3ème opus commence sur le cauchemard d'Heather Mason au parc d'attraction qu'elle rejoindra plus tard... Une fois que celui-ci prend fin, elle se réveille dans le Happy Burger, un snack qui fait étrangement penser à celui de Silent Hill aperçu plus haut dans le premier volet (...) :

Heather

Enfin Henry Townshend, lui aussi particulièrement sujet aux cauchemars, et dont l'histoire commence au chevet de son lit, avec une séquence en vue subjective particulièrement nauséeuse :

SH4

C'est une fois ces évènements passés que les phénomènes mystérieux apparaissent, comme si le sommeil et ses chimères avaient pris possession du réel, ou bien que le réveil n'avait pas été total. Silent hill met les personnages en états crépusculaires, à la frontière entre le Jour et la Nuit, entre le Réel et l'Imaginaire, entre l'état éveillé et le rêve. Les personnages semblent revenir à la réalité mais celle-ci apparaît comme corrompue, envahie, infectée. Le monde dans lequel ils errent alors est marqué par des créatures imaginaires et symboliques, des chimères torturées au réalisme saisissant, des paysages souffrants, comme cinglés par des lames acérées, des personnages eux aussi effrayants de par leur étrangeté et leur inconstance (réf. au duo Mary/Maria de SH2),... Un monde kafkaïen ou le surréalisme a pris le dessus sur le réel et où l'étrange règne en maître. Pour poursuivre cette réflexion, il peut être intéressant d'y établir un parallèle avec l'adaptation cinématographique du roman de F.Kafka Le procès (1925), réalisée par O. Welles en 1963, dont voici l'introduction. Celle-ci montre le réveil de Joseph K., et le début de son étrange journée... (à partir de 2'50)

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The Trial, Opening Scene

Une inspiration parfaitement assumée porte par ailleurs sur le film L'échelle de Jacob d'Adrian Lyne (1991), dont le trailer est disponible ici : http://fr.youtube.com/watch?v=_xyG3qjASLo

Trailer qui commence....par un réveil!